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Pédagogie et vulgarisation
17/1/2023

Utiliser l’intelligence artificielle au service de la transition écologique, bonne ou mauvaise idée ?

5 min. de lecture
Clément Szuszkin
Consultant en développement durable

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle éthique ?

En avril 2019, l’Union Européenne réunit un comité d'experts de haut niveau sur l'IA («AI HLEG») avec pour objectif de fixer un cadre éthique à l’IA et d’en prévenir les dérives. Le comité définit l’IA comme tout système (software ou hardware)

➡️ conçu par des humains,

➡️ avec un objectif complexe,

➡️ capable d’agir dans la dimension physique ou numérique

➡️ en percevant son environnement grâce à l'acquisition de données,

➡️ et en mesure d’interpréter des données structurées ou non structurées, et d’en extraire des connaissances grâce au traitement de ces données

➡️ permettant de décider la ou les meilleures actions à entreprendre pour atteindre l'objectif donné.

Jusqu’à aujourd’hui le seul cadre règlementaire concernant l’IA est la règlementation générale sur la protection des données (la RGPD date d’avril 2018), mais les questions éthiques posées par l’IA vont bien au-delà.

L’Union Européenne définit une « intelligence artificielle digne de confiance » (Trustworthy AI) comme devant respecter l'autonomie humaine, prévenir les dommages, garantir l'équité et toujours pouvoir être explicable.

Nous retenons donc comme dimensions :

➡️ Respect de la vie privée

➡️ Obligation de fournir des résultats transparents, expliqués et communiqués correctement.

➡️ Prévenir toute forme de préjugés, d’injustices et de discriminations.

➡️ Le rapport propose une liste de critères d'évaluation pour permettre aux entreprises d’auditer leurs systèmes d'IA.

➡️ Une section est également consacrée au développement durable et au respect de l'environnement. Il est inscrit que« l’IA doit toujours être déployée via un examen critique, concernant notamment l'utilisation des ressources et la consommation d'énergie qu’elle occasionne".

L’Union Européenne a pour ambition de devenir un “pôle mondial de données” et vise bien à se spécifier de ses concurrents Chinois et Américains par une approche « éthique » de la technologie, un protectionnisme européen qui viserait tout simplement à assurer le respect des valeurs et droits fondamentaux.

Comme beaucoup de textes de l’Union Européenne, nous en percevons l’urgence et la pertinence mais il n’y aucun cadre coercitif suffisant pour l’instant.

L’IA, l’environnement et la ville

En France, le rapport de Cédric Villani (2018) se voulait enthousiaste mais mettait l’ambiguïté de l’IA en lumière avant de rentrer dans le détail des opportunités del'IA pour l'écologie.

« Si l'IA porte en elle les germes des risques environnementaux, elle offre aussi des solutions pour les prévenir. »

« L’IA permettra de comprendre la dynamique et l'évolution des écosystèmes en fonction de leur complexité biologique, d’optimiser la gestion de nos ressources, notamment énergétiques, de préserver notre environnement, et de favoriser la biodiversité. Le développement de l'IA peut faire émerger de nouvelles formes d'entretien des espaces naturels protégés, à la fois sur les zones terrestres et marines. »

Selon ce rapport, l'IA « développerait de nouvelles façons d'interagir avec la nature et rendrait les interactions plus adaptées et plus respectueuses ». 

Les expérimentions de l’IA pour rendre les villes plus vertes sont nombreuses en France, mais restent relativement peu connues. Elles ont notamment lieu à Paris et en Ile de France, « Roubaix smartcity », « Nice-Smart Valley ».

🌆 Les bâtiments intelligents

✅ L’IA offre la possibilité à l’habitant de réguler de manière automatique et autonome le chauffage et l’éclairage occasionnant des gains d'efficacité énergétique conséquents.

✅ L’IA permettrait à un niveau global de détecter les fuites d’énergie d’un bâtiment mais aussi d’anticiper à l’avance les travaux de maintenance, notamment à travers les jumeaux numériques et la modélisation des infrastructures.

💡 Toutefois, dans le cadre du bâtiment l’impact écologique relève également de la capacité des architectes à intégrer de nouveaux matériaux plus isolants, plus robustes et plus écologiques.

C’est notamment ce que préconise le projet Canopée développé par l’Ecole d’architecture de Grenoble. Le projet met notamment en avant le verre solaire, un verre photovoltaïque qui pourrait transformer chaque fenêtre d’un bâtiment en appareil producteur d'énergie.

 

⚡ Les réseaux d’énergie

✅ Toujours dans le cadre de la maintenance du réseau et la détection de fuites mais aussi de la prévention de cyber attaques dont son fréquemment victimes les compagnies d’énergie.

✅ L’IA permettrait aussi de généraliser le recours aux énergies renouvelables à travers ses modèles prédictifs, les sources d’énergies renouvelables étant connues pour leur instabilité qui les rend plus faiblement exploitables.

Le dispositif Solar Mapper, développé par Paris Saclay, permet par exemple, d’anticiper le potentiel de captation d’énergie solaire des bâtiments.

L’application repose à la fois sur les algorithmes d’IA et sur l’image satellitaire.

✅ L’IA ouvre également des possibles concernant le modèle d’Energie As A Service.

Les compteurs intelligents fournissent en temps réel des retours sur les prix, et les consommateurs peuvent adapter leur comportement pour consommer hors des pics et réduire leur facture.

✅ L’objectif des smart-grids est aussi de favoriser au maximum l’équilibre entre l’auto consommation et l’achat d’énergie au réseau.

✅ Pour les fans de science-fiction, une utilisation spectaculaire de l’IA mais bien utile est l’emploi de bras robotiques géants pour démanteler les usines nucléaires désaffectées, comme cela a été le cas sur le site de Marcoule.

 

🚗 Les véhicules intelligents

⛔ Déconstruire toute l’infrastructure routière, suréquiper les villes en caméras pour permettre aux plus riches de se déplacer en véhicules intelligents ne fait aucun sens.

✅ La première application de l’IA doit se faire dans le cadre des transports publics.

La ville de Versailles a ainsi lancé une expérimentation sur ses lignes de bus.

Mais reste à prendre en compte les risques de sécurité et principalement la méfiance des utilisateurs concernant les transports automatiques.

✅ La révolution qu’ouvre l’IA est plus quotidienne, il s’agit de développer les systèmes d’information des transports pour renforcer la comodalité, permettant aux utilisateurs.trices de prendre tour à tour, la voiture, puis un bus, un métro… de manière fluide. Et ce n’est pas gagné !

 

 La multiplication des technologies intelligentes est une stupidité

Nous l’avons vu, il existe plusieurs applications qui rendent possible la conciliation entre IA et environnement.

Mais un risque réel est posé par la vision et le fétichisme que nous avons de la technique.

Jacques Ellul, parle des sociétés techniciennes pour se référer à notre propension de voir dans la technique une « magie » capable de répondre à toutes les problématiques, sans prendre en compte les coûts et les risques politiques et sociaux qu’elles génèrent.

Le véritable enjeu civilisationnel repose sur notre capacité à faire des choix entre des technologies qui sont essentielles et suffisamment économes en ressources pour être pertinentes et des technologies qui sont des gadgets et qui ne font qu’accélérer la dégradation de nos écosystèmes et des modèles sociaux.

En moins de 5 ans, le nombre de produits connectés (produits d’IOT) a doublé.

Les ménages en France, comptent environ 10 appareils numériques connectés (Statista).

Derrière chaque technologie électronique, il y’a l’activité minière qui participe à la déstabilisation du tissu social. Dans la région des Grands Lacs africains, l’extraction d’étain, de tantale, de tungstène et d’or génèrent des conflits armés.

Selon l’Unicef, plus de 40.000 enfants travailleraient dans des mines de cobalt au sud de la République démocratique du Congo.

Et c’est sans compter la déforestation qui est générée par l’extraction de ses minerais. A titre indicatif, l’extraction de la cassitérite — de la poussière d’étain — sur l’île Bangka, en Indonésie, a conduit à ravager 65 % des forêts et 70 % des récifs coralliens à proximité de l’île (Reporterre.net). Alexa : es-tu utile ?

➡️ Il est donc extrêmement préoccupant de voir que les budgets alloués à l’Intelligence Artificielle en France sont colossaux.

Le plan sur la mobilité intelligente (marché attractif mais sans retombées écologiques parlantes) prévoit d’allouer 8.5 milliards d’euros sur les 5 prochaines années, c’est plus que le montant total des aides prévues pour financer l’adaptation au changement climatique des pays en développement (1,5 milliards d’euros/an) par la France.

Hors nous le savons pertinemment, la réponse au réchauffement climatique ne peut venir que d’une coordination des politiques internationales et d’une «aide » aux pays qui seront les premiers impactés.

➡️ Une fourche civilisationnelle nous est présentée, d’un côté le modèle techniciste libéral qui continue de mettre en avant les ambitions sans limite du métaverse et de la robotisation.

Le Japon est par exemple un pays précurseur dans la prise en charge des personnes âgées par les robots.  

En 2020, 20 % des maisons de retraite utilisaient des robots notamment pour les aider à la surveillance des résidents et au recueil de leurs paramètres vitaux.

Et de l’autre un modèle plus équitable socialement et environnementalement qui remettent l’humain au centre et nous permettent de nous inscrire dans un sentier de sobriété.

➡️ Un nœud gordien est « Pourquoi avons besoin de technologies high-tech pour limiter nos usages et notre consommation de ressources? » et pourquoi ne parvenons nous pas à infuser tout simplement en nous ce changement d’habitudes?

D’où nous vient ce besoin d’embrasser tout changement technologique qui« améliorerait » notre confort et notre sécurité au prix de déséquilibres mondiaux ?

 

Un exemple de gouvernance de la technologie à Nantes

➡️ Il est essentiel de donner la parole aux citoyens.ennes sur le question des choix de technologies à déployer dans l’espace public et de leur permettre de coconstruire les projets sur ce que sera la ville.

Dans ce cadre, une start-up à Roubaix, a développé une solution basée sur des microphones pouvant être déplacés dans différents espaces publics. Les objectifs du projet est d'enregistrer les « mots communs » dans les conversations et de baser les politiques de la ville sur ses solutions de mégadonnées.

Les données sont dûment anonymisées. Mais une problématique est que le recours à de telles technologies peut également générer de nouvelles inégalités et discriminations géographiques, si elles ne recouvrent pas tout le territoire de manière équivalente.

Il convient de donner la parole directement et de créer du temps pour l’instruction et la politique locale.

➡️Certain.e.s théoriciens.ennes mettent en avant la nécessité d’un référendum national sur l'Intelligence Artificielle.

S’il est théoriquement souhaitable il semble pratiquement impossible, car il supposerait d’encapsuler toutes les applications possibles de l'IA dans ses différentes formes (Big Data, Machine Learning, Deep Learning, Algorithmes, chatbots, robotique... et dans différents secteurs d’application).

Un texte unitaire pourrait manquer de précision et, la question de la bonne compréhension et l'acceptabilité nous renvoient à la problématique de l'éducation.

➡️ Nantes en ce sens, offre une image de vrai ville intelligente, puisque la ville a pris le rôle de précurseur dans l’organisation d’assemblées citoyennes sur les technologies.

Les initiatives pour associer les citoyens.nes à la réflexion sur le bon usage des technologies de l'IA, sont pilotées par le biais du pôle urbain, véritable laboratoire pour explorer les perspectives de déploiement des nouvelles technologies. Des ateliers s'organisent pour recueillir les recommandations des habitants, par exemple sur l'usage des données extraites de l'espace public.

L'autorité régionale (SAMOA) a étudié ces préconisations pour coconstruire un cahier des charges des futures expérimentations technologiques et urbaines : concilier protection des données citoyennes, respect des normes environnementales et innovation dans l'espace public.

La ville connectée est celle qui connecte les citoyen.nes.

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